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vendredi 1 mai 2015

Témoignage d'Émilie Guimond-Bélanger



Le 27 juin 2010, alors qu'elle participe et manifeste au G20 de Toronto en tant que représentante de Québec Solidaire, elle est interpelée et détenue pendant 60 heures dans des conditions qui soulèvent plusieurs questionnements dans l'opinion public. 

Après sa libération, elle témoigne d'abus policiers perpétués lors de l'événement. Voici son témoignage :

Retour sur 60 heures de détention à Toronto

Émilie Guimond-Bélanger est une jeune étudiante très impliquée dans l’aide aux plus démunis, comme en témoigne les nombreuses heures de bénévolat qu’elle consacre notamment aux soupes populaires.

Également engagée politiquement au sein de Québec Solidaire, Émilie se rend au G8-G20 de Toronto en tant que responsable de la commission nationale des femmes du parti politique. 

Son objectif et celui du parti politique québécois est de profiter du sommet pour sensibiliser les médias et l’opinion publique à la défense du droit à l’avortement.

 « C’était la première fois que je participais à une manifestation de cette ampleur. » Les premières heures du séjour en Ontario se déroulent normalement.

Le voyage en bus est organisé par la Convergence des Luttes Anticapitalistes (CLAC), qui s’occupe de la logistique pour les groupes de manifestants québécois souhaitant se rendre à Toronto.

Après une nuit de repos, Émilie participe le samedi matin à une manifestation pacifique au sein de groupes de défense du droit à l’avortement.

Les manifestations se déroulent dans le calme toute la matinée, mais à partir du milieu de l’après-midi, l’atmosphère change radicalement au centre-ville de Toronto : « Il y avait de plus en plus de policiers autour de nous, l’ambiance devenait très tendue. » se remémore la jeune femme.

Le samedi soir Émilie participe à un petit sit-in au centre-ville que viennent rapidement disperser des policiers visiblement nerveux. « Une jeune femme ne voulait pas arrêter le sitin, elle résistait, les policiers n’ont pas hésité à la violenter. 

Un jeune homme filmait la scène, il a reçu un coup de matraque à la tête et a été arrêté » nous raconte Émilie qui était encore loin de s’imaginer le cauchemar qui l’attendait.

Émilie passe la nuit dans le gymnase de l’Université de Toronto avec ses amis et une bonne centaine de québécois. Le réveil sera difficile. En effet, le dimanche à 8h45, des policiers armés entrent sans prévenir au sein du gymnase : 

« Ils ont débarqué brusquement, tout le monde avait les mains en l’air, ils ont commencé à procéder à des arrestations, c’était incroyable ».


Les policiers filment l’intérieur du gymnase, sortent et reviennent pour commencer l’arrestation d’une dizaine de personnes. Un des policiers pointe Émilie du doigt : 

« Ils avaient sans doute des photos des personnes à cibler » remarque madame Guimond-Bélanger. De 9h à 14h, Émilie et les autres manifestants sont toujours prisonniers du gymnase.

« On n’avait pas le droit de se déplacer, de manger, d’aller aux toilettes. On m’a ensuite menottée puis emmenée à l’extérieur, on a fouillé mes affaires pendant qu’un policier me demandait si je connaissais des membres du black block* ».

Pendant qu’on l’interroge, le premier chef d’accusation tombe, « assemblée illégale », il changera deux fois au cours du week-end. Avant d’être embarquée dans un bus blindé, Émilie est menottée aux pieds. 

« J’ai eu la chance de croiser un journaliste de Radio-Canada. Il a relayé la nouvelle de mon arrestation sur le web. Ma famille, mes amis et les membres de Québec Solidaire ont ainsi eu une idée de ce qui m’arrivait. »

Elle est ensuite placée dans le bus blindé, direction le centre de détention. Ils arrivent vers 15h. « Ils m’ont enlevé les menottes en fer pour me mettre des menottes en plastique, ont pris mes empreintes, des photos de moi. 

Le centre de détention était immense, il était divisé en petites cages, le sol était en béton, il faisait froid, on ne pouvait pas s’allonger, les gens criaient pour avoir un peu d’eau, c’était lugubre » raconte Émilie une boule dans la gorge.

Émilie poursuit: « On n’avait pas d’eau, ni de couverture. On a eu le droit qu’à des sandwichs avec de la margarine et du fromage Kraft pendant les 60 heures de détention, certaines personnes étaient encore en pyjama parce qu’elles n’avaient pas eu la possibilité de se changer, alors qu’il ne faisait pas plus de 15 degrés dans les cages. »

Pendant ce temps le chef d’accusation change pour la première fois : il s’agit cette fois de « participation à une émeute ». Les conditions humiliantes de détention s’accumulent.

« Les toilettes n’avaient pas de porte et il était impossible d’avoir un peu d’intimité, nous étions à la vue de tout le monde, les hommes y compris.

Une amie a eu le malheur de se défendre, elle a eu le droit à un traitement « spécial », à un interrogatoire avec un maximum de pression. On passait une par une pour les interrogatoires, ça augmentait le stress quand on voyait quelqu’un revenir en pleurant. »

Émilie et les autres femmes détenues subissent une première fouille à nu, certaines avec un homme. Les conditions de détention sont déplorables, certaines craquent, une femme souffrant visiblement de problèmes psychiatriques sévères devient dangereuse pour elle-même et les autres personnes détenues.


Émilie, qui souffre d’hypoglycémie, fait un malaise : « Je tremblais, je me sentais très mal, finalement après un long moment, une des seules policières parlant français m’a emmené voir une infirmière qui m’a offert le seul vrai repas
que j’ai eu pendant les 3 jours. 

Après ça j’ai essayé de reprendre le contrôle, j’essayais de faire l’intermédiaire entre les détenues et les policiers, ça m’a changé les idées. » Le lundi soir, elles changent de prison, elles sont placées dans le sous-sol de la Cour avant qu’une juge ne les entende.

Il est 21h ou 22h quand la juge entend Émilie : « Elle a constaté les conditions effroyables de détention et nous a promis qu’on dormirait dans un vrai lit ». Plusieurs bus sont affrétés pour la prison pour femmes.

Le bus d’Émilie part à 3h du matin. Une fois arrivée Émilie constate que les conditions de détention ne se sont pas meilleures : « C’était vraiment sale, il y avait du vomis sur le sol, du sang. 

Comme dans le premier centre de détention, les policiers ne parlaient pas un mot de français. Ils nous demandaient si on se droguait, si on avait des problèmes psychologiques. 

C’était aussi le retour des sandwichs Kraft. On a nous a demandé de porter des vêtements de prisonniers. »

Puis Émilie subit une seconde fouille à nu, encore plus humiliante : « la porte était ouverte, tout le monde pouvait nous voir ». La tension est vive, même entre les détenues qui se déchirent. 

« Tout le monde était à bout de nerf, les filles se chicanaient pour du papier de toilette. On manquait tellement de tout ». Le mardi matin après un petit déjeuner, on les ramène à la Cour. 

Là-bas l’attente est très longue. Émilie rencontre un avocat commis d’office vers 11h qui lui pose des questions sans rapport avec la situation, ce qu’elle fait dans la vie, dans quel domaine elle étudie...

Heureusement c’est une autre avocate qui va la représenter en Cour. Elles sont 6 jeunes femmes à être présentées devant la juge en même temps. Le chef d’accusation change pour la troisième fois « complot en vue de commettre un acte criminel ». Émilie craque et éclate en sanglots.

L’avocat de la couronne décrit Émilie comme quelqu’un portant des vêtements noirs, participant à des manifestations avec des radicaux, des gens qui faisaient de la casse. « Il est clair qu’à cet instant on cherche des coupables aux violences, on veut faire des exemples. »

Émilie se voit prononcer une interdiction de participer à une manifestation, d’inciter quelqu’un à participer à une manifestation jusqu’au 5 juillet, l’interdiction de porter une arme, elle ne doit pas troubler l’ordre public et doit quitter Toronto dans les 24h.

Finalement elle quittera sa cellule seulement vers 18h, c’est-à-dire après 60h de détention sans avoir pu rassurer sa famille, ses amis. « Heureusement le journaliste de Radio-Canada avait averti tout le monde que j’avais été arrêtée au gymnase. 

J’ai signé un document qui rappelait les conditions de libération et fixait la date de comparution fin août ». Finalement, Émilie qui est à l’étranger ne participera pas à l’audience, laquelle est reportée en octobre 2010. 

Son avocat lui annoncera que les chefs d’accusation sont finalement abandonnés. Après cette expérience, Émilie a décidé de continuer à se battre sur le terrain politique, alliée aux députés favorables à la tenue d’une enquête publique, elle est devenue en quelque sorte la porte-parole des personnes arrêtées. 

« le fait d’en parler est comme un exutoire. » Émilie Guimond-Bélanger entamera à l’été 2011 un stage à la Ligue des Droits et Libertés sur le sujet des personnes itinérantes victimes d’abus policiers.


Lieu : Saint-Hyacinthe, QC, Canada

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Article 3 : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. » - Déclaration universelle des Droits de l'Homme, 1948